Impair dans la boue
Bertine : BrĂȘve-16

Impair dans la boue Bertine : BrĂȘve-16

Des tuyaux, des grilles et des hublots, pour ce seiziĂšme billet.

La porte s'ouvrit violemment. Un ĂȘtre, bardĂ© de tuyaux, de grilles et de hublots, fit irruption en gueulant :
- Putain de bordel ! Vous faites quoi, lĂ  ?
Interloqués, les deux gosses stoppÚrent leur rossée, les manches de pioche roulÚrent au sol. L'apparition les dégagea sans ménagement de ma personne, les repoussant dans leur coin.
- Assis !
Ils obéirent sans moufter, totalement passés sous la domination du monstrueux assemblage : Luciole derriÚre son pire masque steampunk. Elle se saisit de la paire de manches de pioche et les jeta dehors avant de refermer la porte. Elle me vit défaillir, m'aida à me relever, et fit face.
- Si vous avez blessé ma copine, ça va chier pour votre matricule.
Jules semblait prĂȘt Ă  reprendre la baston, d'autoritĂ© Rose-May le prit sur ses genoux et le serra dans ses bras avec une tendre fermetĂ©. Lorsque le calme se fit autour de la table, Luciole ĂŽta lentement son Ă©quipement anti-pandĂ©mique. À s'Ă©nerver comme ça, elle s'Ă©tait pris un sacrĂ© coup de chaud lĂ -dessous.
- Vous n'ĂȘtes pas malades ? Vous en prendre Ă  Bertine, votre seul atout, votre unique chance de ne pas finir au trou, ou en HP. Vous avez tuĂ© un mec, les gosses, ça ne va pas s'effacer comme ça. Vous avez laissĂ© des indices partout derriĂšre vous, alors vous pourriez au moins collaborer Ă  votre sauvetage, au lieu de creuser votre tombe Ă  coups de gourdin.
Penauds, les yeux dans leurs godasses, les sacripants n'osaient plus regarder en face. Moi, je serrai les dents, tentai de m'asseoir, n'y parvins pas. Luciole le vit, se crispa, vint sur moi, n'osa pas me toucher, et sortit son portable.
- Martin ? Pardon de te déranger en plein boulot, mais on a besoin de tes services, Bertine est blessée, tu pourrais rappliquer ?
- ...
- Elle a un pĂšte au flanc et a du mal Ă  respirer. T'arrives ! Super, Ă  tout de suite.
Elle remballa son mouchard en m'interrogeant du regard. J'essayais de faire la courageuse, les larmes me trahirent, j'Ă©chouai. Chaque inspiration Ă©tait un poinçon enfoncĂ© dans mon flanc, arrĂȘter de respirer restait sans avenir. Le douloureux dilemme occupa ma raison, je n'Ă©tais plus qu'un dĂ©sagrĂ©ment mĂ©content d'ĂȘtre lĂ . Cherchant un Ă©quilibre, je m'appuyai dans l'angle.
À l'instar des grands capitaines, Luciole se rĂ©vĂ©la dans la tourmente. De la punkette dĂ©braillĂ©e jaillit l'austĂšre institutrice, raide, comme la justice qu'elle s'apprĂȘtait Ă  incarner. M'abandonnant pour les trois monstres, tassĂ©s Ă  l'autre extrĂ©mitĂ© de la table, elle se dressa face Ă  eux et leur tint Ă  peu prĂšs ce langage :
- Bande de petits salopards ! Vous allez commencer par me regarder droit dans les yeux pendant que je vous parle.
Étonnamment, les deux brigands se ratatinĂšrent dans l'obĂ©issance. Jules, libĂ©rĂ© de l'Ă©treinte, sauta des jupons de sa soeur et retourna Ă  sa fresque. Luciole tenait son auditoire.
- On va pas se perdre à chercher qui a fait quoi. Dans le désastre, je vous considÚre comme solidaires, mais celui qui a l'info la donne. Capito ?
Une paire de « oui madame », inimaginable, s'échappa de conserve du duo. En trois répliques, Luciole les avait renvoyés à leur enfance.
- Reprenons les faits. Vous m'arrĂȘtez quand vous voulez. L'affaire commence par le vol d'une boĂźte Ă  biscuits contenant des photos que je qualifierais de compromettantes pour le PĂšre Mounier. Au lieu de porter ça bien sagement Ă  la gendarmerie, vous projetez de l'utiliser pour assassiner le curĂ©. J'ai bon ?
Les deux gosses, hypnotisĂ©s, confirmĂšrent d'un hochement de tĂȘte. La situation agissait sur moi comme un anesthĂ©siant, je ne sentais plus mes cĂŽtes, j'Ă©coutais, mĂ©dusĂ©e.
- PremiĂšre question : pourquoi ce choix ?
Ils se concertĂšrent d'un regard, Rose-May prit la parole :
- Nous ne pouvions en parler à personne. On ne parle pas de ça aux adultes, sinon ça part en vrille. On peut pas.
- Et, donc...
- C'est moi qui ai volé la boßte, chez le curé, pendant que mon pÚre travaillait. J'ai entraßné Noé, il n'y est pour rien, c'est moi qui ai monté le coup. J'l'ai fait pour Jules, c'était trop trash, c'qui dessinait. J'étais obligée de les cacher à ma mÚre.
Luciole, qui ne connaissait pourtant rien de l'oeuvre de Jules, vacilla devant l'Ă©vocation.
- C'est par ses dessins que tu t'en es aperçue ?
- Oui. C'Ă©tait devenu tout noir et...
Elle se mit Ă  pleurer, obligeant Luciole Ă  lutter dans la tempĂȘte Ă©motionnelle qui manifestement la submergeait. Je sentais saillir sa fermetĂ©, celle-lĂ  mĂȘme qui m'avait emballĂ©e dans ma propre dĂ©bine.
- Calme-toi, ma chérie. Tu as cru bien faire et sauver ton frÚre. En d'autres lieux et d'autres époques, c'eût été héroïque. Maintenant que c'est fait, il est déraisonnable d'aller chercher plus loin. Donc, vous avez organisé un jeu de piste à l'intention du PÚre Mounier. Les baguettes de bois ici présentes ont été réguliÚrement plantées le long du chemin menant à la mare. Sur chacune d'elles, une photo prise dans la boßte était enfichée. Sur le pare-brise de sa voiture, en guise d'amorce, vous avez déposé une image, dirigée vers l'intérieur. C'est ça ?
Un tout petit oui s'échappa de Rose-May, tétanisée sur sa chaise.
- Quand il est arrivé là-haut, d'une ultime révélation, vous l'avez fait chuter dans la boue. La planche sur laquelle actuellement je m'appuie, posée sur le dos du malheureux, vous a servi de piste pour danser à trois la comptine du petit lapin. Que de rage vous a-t-il fallu, pour en venir à bout. Je ne sais pas ce que vous retenez de ces instants d'agonie atroce, mais une chose est sûre, cela ne vous quittera plus.
La funeste prédiction emporta, à son tour, Noé dans les flots. Luciole les laissa à leurs effusions pour s'enquérir de mon état. Le seul moyen indolore de lui communiquer mon approbation fut de cligner des yeux. Elle me répondit d'un sourire triste et retourna au combat.
- Te dĂ©noncer t'honore, mais le fardeau, vous serez deux Ă  le porter. Restez groupĂ©s, les enfants, ce ne sera pas de trop pour vous sortir de la merde oĂč vous ĂȘtes. PremiĂšre chose, la boĂźte et les photos seront remises aux autoritĂ©s. Les raisons ne vous concernent pas, mais j'ai besoin de savoir si vous y avez touchĂ© avec les doigts, la boĂźte comme les photos.
Noé, le scientifique de l'équipe, monta aux créneaux :
- On a vu assez de séries. J'ai mis des gants.
- Et toi ?
- Je l'ai prise avec un sac en papier.
- DeuxiĂšme chose, nous allons ĂȘtre obligĂ©es d'avouer oĂč la boĂźte a Ă©tĂ© trouvĂ©e, de plus, les poulets ont eu vent de l'existence de cette bicoque. Leur venue n'est qu'une question de temps.
Luciole embrassa l'espace, scotcha un moment sur la fresque de Jules et reprit :
- La justice, il y a des bois pour ça. Il convient de s'en protĂ©ger. Évidemment, il n'est pas possible d'effacer vos traces, ce serait suspect, cet endroit restera votre repaire, de jeu. Par contre, la planche et les trĂ©teaux disparaissent dĂšs aujourd'hui et j'emporte les piquets et les manches de pioche, ça fera du bois pour le barbecue de ce soir.
On entendit frapper à la porte. Les enfants sursautÚrent, Luciole se tourna pour ouvrir. Martin, une fois de plus à mon secours. Il entra, appréhenda le lieu d'un regard circulaire, me localisa et me fonça dessus. Une grosse colÚre se lisait sur son visage livide. Maßtrisant sa voix du mieux possible :
- Tout le monde dehors.
Luciole rassembla le troupeau de brigands en le poussant vers la sortie.
- TroisiĂšme chose, je vous condamne Ă  deux heures d'instruction civique par semaine. Ce sera moi votre prof. Et je vais faire de vous des citoyens modĂšles, croyez-moi !
J'aurais bien éclaté de rire, si je n'avais pas eu si mal. En quelques mots et gestes sûrs, Martin fit son médecin.
- Tu dois avoir une ou deux cÎtes cassées. Ce sont les enfants qui t'ont fait ça ?
- Oui, ma maladresse les a effrayés. J'ai déconné.
- Tiens, avale ça pour calmer ta douleur. Que comptes-tu faire avec eux ?
Il avait eu la délicatesse d'apporter une petite bouteille d'eau. J'avalai ses saloperies en évaluant sa question. En fait, j'étais déjà convaincue.
- Je vais laisser Luciole les prendre en main. Ces gosses sont à la dérive, et elle a l'air dans son élément.
- Cette fille ne cesse de m'Ă©tonner.
- Et moi donc !
Il m'a prise délicatement dans ses bras. J'ai posé mon museau dans son cou, son odeur m'a envahie, plus brute qu'à travers Luciole, plus équivoque que d'habitude. J'avais encore fait peur à mon beau médecin.
- Je vais t'emmener pour une radio, c'est plus prudent. Il faut que je te parle, aussi.

--
publication : 21 juin 2020
L' Amicale De Bertine sur FaceBook : @ADBertine
#JeLisBertine #ImpairDansLaBoue #Polar #Bertine #Enquete #Breve16

S inscrire sur luxuriance






Impair dans la boue Bertine : Brêve-1
Impair dans la boue Bertine : Brêve-2
Impair dans la boue Bertine : Brêve-3
Impair dans la boue Bertine : Brêve-4
Impair dans la boue Bertine : Brêve-5
Impair dans la boue Bertine : Brêve-6
Impair dans la boue Bertine : Brêve-7
Impair dans la boue Bertine : Brêve-8
Impair dans la boue Bertine : Brêve-9
Impair dans la boue Bertine : Brêve-10
Impair dans la boue Bertine : Brêve-11
Impair dans la boue Bertine : Brêve-12
Impair dans la boue Bertine : Brêve-13
Impair dans la boue Bertine : Brêve-14
Impair dans la boue Bertine : Brêve-15
Impair dans la boue Bertine : Brêve-17
Impair dans la boue Bertine : Brêve-18
Les tribulations de Bertine Roman de Paul RETIF
Bertine Roman de Paul RETIF
Paul RETIF L'auteur de Bertine
Bertine et les champs d'oiseaux au matin
Avis de chroniqueur : Entre2Livres Les tribulations de Bertine : Coucher de nuit
Avis de chroniqueur : Coetseslivres Les tribulations de Bertine : Coucher de nuit
Avis de chroniqueur Emysbook Les tribulations de Bertine : Coucher de nuit
Avis de lectrice de Bertine : Plume Bertine (1er Roman) par Paul RETIF
Acheter les romans Bertine de Paul RETIF sur internet en livre papier et formats numériques
Vous souhaitez suivre Bertine dans ses aventures extravaguantes