Impair dans la boue
Bertine : BrĂȘve-15

Impair dans la boue Bertine : BrĂȘve-15

Diable ! Ça bastonne, dans le billet 15 de « Impair dans la boue ».

Ça n'avait pas traĂźnĂ©, deux jours aprĂšs son appel de dĂ©tresse, Marie vibrait sur ma cuisse. DĂšs huit heures du matin, aprĂšs avoir pillĂ© quelques boites dans la rĂ©serve, Rose-May Ă©tait sortie promener son petit frĂšre, Jules. Marie l'avait vue partir en direction de la forĂȘt. J'avais Ă©valuĂ© mon avance et m'Ă©tais mise en route sans plus attendre. En sortant, je croisai Luciole.
- Tu te casses ?
- Yep ! Je file au repaire des Trois brigands, pour essayer d'intercepter Rose-May et Jules.
- T'as pris ton cran d'arrĂȘt ?
- T'es folle ? Elle a douze ans et lui huit.
- Sois prudente.
Je pressai le pas, au milieu des senteurs humides du matin. J'avais une grosse avance sur elle, mais je prĂ©fĂ©rais avoir le temps de me trouver un bon poste d'observation, histoire de les voir arriver sans surprise. Aux abords de la maisonnette, je ralentis l'allure, Ă©vitant au mieux de progresser Ă  dĂ©couvert. Bien m'en prit, un craquement soudain m'invita Ă  m'effacer derriĂšre un tronc ; Ă  vingt mĂštres de moi, un garçon dĂ©boucha de derriĂšre un taillis et s'engagea sur la prairie sans me voir. Je regardais s'Ă©loigner la frĂȘle silhouette en pensant Ă  NoĂ©, le copain de Rose-May. Ce ne pouvait ĂȘtre que lui, avec ces bĂ©sicles d'intello.
Luciole avait enquĂȘtĂ© sur ce gosse, NoĂ©, Ă  peine plus vieux que Rose-May. Ils usaient leurs fonds de culotte dans les mĂȘmes classes depuis la maternelle. Dans la foulĂ©e, Luciole avait Ă©lucidĂ© les vols de bouffe. NoĂ© et sa mĂšre Ă©taient dans l'indigence la plus totale. Depuis la fuite de son mec, elle vivait de mĂ©nages. La pandĂ©mie y avait mis fin, depuis ils ramaient pour grailler. Tout cela se confirmait maintenant : bravant tous les interdits, Rose-May chapardait, pour retrouver NoĂ© en secret, au repaire des Trois brigands.
Il faisait beau, il se posa dans l'herbe, Ă  proximitĂ© de la maisonnette. Depuis ma position, je l'observais, il semblait guetter le sentier menant au village. Un quart d'heure s'Ă©coula, il se releva ; je tournai la tĂȘte et vis Rose-May dĂ©boucher du sentier, tenant Jules par la main. Ils s'embrassĂšrent sans retenue, comme si aucun virus ne pouvait les atteindre, et s'assirent l'un Ă  cĂŽtĂ© de l'autre sur un tertre herbeux, le sac de provisions devant eux. Ainsi, ils dominaient Jules, restĂ© Ă  folĂątrer en contrebas. Ils me tournaient le dos, je me dĂ©tendis derriĂšre mon arbre, un vĂ©nĂ©rable chĂȘne Ă  la peau rugueuse et noire.
Je n'avais pas anticipé la venue de Noé ni la suite des événements. Pourtant, maintenant que je vous en parle, ça me paraßt évident et je regrette amÚrement mon manque de discernement du moment. Trop loin pour entendre leurs échanges, je les avais observés, serrés l'un contre l'autre, comme deux naufragés s'accrochant aux lambeaux de bonheur que la vie voulait bien encore leur accorder. L'entendement réduit par l'émotion, je m'étais élancée dans leur direction, sans me poser plus de questions. Leur surprise fut totale. Instantanément, ils s'étaient relevés et lùchés, pour me faire face. Jules, quant à lui, m'ignora superbement. En toute hùte, alors qu'ils s'interrogeaient des yeux, je me construisis un sourire avenant. La bouche en coeur, j'ouvris le bal :
- Bonjour, les enfants, je voulais vous voir. On peut discuter ?
- Bonjour, Bertine, c'est ma mĂšre qui vous envoie ?
- Non, c'est un choix personnel, et puis, sait-elle seulement que vous venez vous cacher ici ?
- Je ne pense pas et, de toute maniĂšre, elle s'en fout.
Je ne relevai pas la saillie, les relations mÚre-fille sont souvent pleines d'incompréhensions réciproques. Noé profita du flottement pour avancer son premier pion :
- Vous nous voulez quoi ?
Là, j'aurais dû relever l'agressivité du ton employé ; au lieu de ça, je me suis enfoncée dans l'erreur :
- Discuter avec vous. C'est grave, on peut entrer dans la maison ?
Ils se sont regardés à nouveau, sans un mot. Rose-May se fit porte-parole :
- Si vous voulez. Jules, tu viens ? On rentre.
À mon grand Ă©tonnement, Jules courut immĂ©diatement se coller Ă  ses basques et nous pĂ©nĂ©trĂąmes tous les quatre dans le sombre repaire. Nous prĂźmes place autour de la table improvisĂ©e, Ă  l'exception de Jules qui, armĂ© d'une boite de craies grasses, entreprit de retoucher sa fresque murale. Mes deux garnements s'Ă©taient recollĂ©s l'un Ă  l'autre, Ă  me mater dans l'inquiĂ©tude. Je fonçais sans dĂ©tours :
- Vous avez tué le PÚre Mounier, je sais comment et j'en ai toutes les preuves.
Je tapotais la table en chantant : Saute, saute, saute, mon petit lapin. L'effet fut immédiat, ils se dressÚrent en renversant leur chaise. Noé cracha :
- Vous ne savez rien, il est mort parce qu'il le devait.
- Je ne dis pas le contraire, je dis juste que c'est vous qui l'avez tué. Pourquoi dis-tu qu'il le devait ?
- Si nos parents n'Ă©taient pas si lĂąches, tout le monde saurait ce qu'il nous faisait.
Je le regardais, impressionnĂ©e par sa rĂ©partie ; c'est incroyable, comme son saccage grandit vite un enfant, lorsqu'il ne l'anĂ©antit pas. Je me revoyais, fraĂźchement sortie des pattes de Hank, mordant jusqu'au sang la soeur venue me prendre en charge. Je venais d'avoir treize ans, je n'Ă©tais plus qu'une bĂȘte fĂ©roce, prĂȘte Ă  tout pour que ça cesse.
- Je suis parfaitement de ton avis. Et puis, les faits sont lĂ , il ne nuira plus Ă  personne. Je ne juge pas votre acte, je m'inquiĂšte juste de votre avenir ; seuls les monstres tuent sans remords.
- Ça vous va, les remords. Vous ĂȘtes comme les autres, vous n'auriez rien fait.
Rose-May se retranchait dans le silence, laissant à Noé le soin de répliquer. Elle semblait atterrée par la situation. Je me tournai vers elle :
- Je m'étonne de te voir embarquée dans cette histoire. Que s'est-il passé ?
- C'était le tour de Jules... J'ai crisé.
- Tu veux dire que, tous les trois ?
- Y a pas beaucoup de familles aussi larguées que les nÎtres, il a vite compris que c'était sans risque. Maintenant, c'est tant pis, d'façon, vous avez raison, nos vies sont foutues. Avec votre arrivée, nous allons finir en prison.
Je n'étais pas fixée sur la décision que j'allais prendre, aussi, j'éludai sa remarque et enchaßnai sur un détail qui n'avait d'importance que pour moi :
- J'ai une question : pourquoi un chemin de croix ?
- C'était son jeu préféré...
L'air autour de nous s'était soudain alourdi. Il y eut un silence, puis un cri, une sorte de feulement rauque, poussé par un matou en colÚre : Jules. Il s'approcha de la table en me fixant. Ses yeux brillaient de haine. Sans me lùcher du regard, de la craie qu'il tenait, il traça une croix sur la table. Alors, tout bascula. Rose-May et Noé s'étaient reculés, Jules courut s'abriter entre eux. Trois visages emplis de rage, dirigés contre moi.
Je mis un temps à comprendre et surtout à voir que les deux grands s'étaient saisi de manches de pioche, curieusement appuyés au mur. Noé fit un pas en avant. Sa voix me parvint, irréelle.
- C'est trop tard, personne n'a parlé avant, personne ne parlera maintenant.
Ce fut comme une sorte de signal, contournant la table, chacun de son cÎté, ils me vinrent dessus, le gourdin levé, menaçant. Je hurlai :
- ArrĂȘtez vos conneries !
Fume ! Plus rien ne les arrĂȘterait. J'Ă©vitai le premier coup, pris le second dans les cĂŽtes. ProtĂ©geant ma tĂȘte des prochains, je m'effondrai sous la douleur.

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publication : 31 mai 2020
L' Amicale De Bertine sur FaceBook : @ADBertine
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