Impair dans la boue
Bertine : BrĂȘve-10

Impair dans la boue Bertine : BrĂȘve-10

Mais qu'est devenue #Bertine ? ConfinĂ©e mais heureuse, elle fait la teuf avec ses deux complices. Ce n'est pas une raison pour qu'elle nĂ©glige l'enquĂȘte. Ce dixiĂšme billet nous le confirme avec son rebondissement...

Depuis quatre semaines, ma maĂźtresse, son amant et moi-mĂȘme marinons au chĂąteau, une sorte de week-end sans fin, mal dĂ©fini. D'un point de vue thĂ©orique, ce confinement est une occasion unique de nous interroger sur le sens de notre existence, sur son inutilitĂ© mĂ©taphysique, le fameux « Vivre pour la Peau ». Toute cette absurditĂ© mise Ă  l'arrĂȘt par de l'infiniment petit, un truc de dingues. Tout de mĂȘme, j'ai de la compassion pour les victimes de cette saloperie, personne ne mĂ©rite d'ĂȘtre dĂ©truit par ça.

D'un point de vue pratique, ce confinement, Ă  trois a brisĂ© le rythme monacal de mon existence. Pour vous la faire courte : normalement, Ă  partir du lundi, Luciole est Ă  moi. Martin dĂ©boule plus ou moins le vendredi soir, je lui laisse ma chĂ©rie jusqu'au dimanche. Ça s'est fait comme ça, j'avais un besoin pĂ©riodique d'isolement, Luciole Ă©tait insatiable, Martin absent la semaine. Le modĂšle du partage en continu n'Ă©tait venu Ă  l'idĂ©e de personne ; ce blocus nous tombait dessus sans concertation prĂ©alable.

Bref, l'ordre de confinement fit suite Ă  ma sortie de crise ; un week-end un peu fou pour tout le monde. Une fois revenue Ă  la surface et avoir rassurĂ© mes deux complices, penaude, je suis allĂ©e voir mon piano. En remerciement, ce salop m'a sĂšchement ramenĂ©e Ă  la rĂ©alitĂ© de ma semaine d'absence. Je peinais laborieusement dans les cĂŽtes, j'avais le doigt gourd, le swing empĂątĂ©, le phrasĂ© chaotique. Il m'a fallu en revenir Ă  une grosse brassĂ©e de ragtime pour dĂ©nouer tout ça dans l'allĂ©gresse. Devant le boucan, Luciole et Martin ont dĂ©boulĂ© et se sont mis Ă  danser un truc zarbi sous mon nez, une sorte de cake-walk dĂ©jantĂ©. Martin, en costard trois-piĂšces et claquettes, connaissait manifestement son affaire, Luciole, chemisette blanche nouĂ©e Ă  la sauvage, short en jean ultra court, guĂȘtres blanches sur baskets noires, le syncopait follement en tournant autour de lui. EndiablĂ©e et sensuelle, la fiĂšvre qui les pris m'a soudain mise en joie. Du coup, je me suis dĂ©niapĂ©e les articulations dans ce qui me restait en mĂ©moire des partoches de Scott Joplin. Un cadeau de mon dĂ©funt maĂźtre. On a dĂ©lirĂ© comme ça un moment, puis, l'appel de l'Ă©lĂ©gance aidant, je suis passĂ©e tout naturellement Ă  Fats Waller, sans lequel la musique de bordel ne serait pas ce qu'elle fut. Ou le contraire, je ne sais plus. LĂ , Martin s'est dĂ©chaĂźnĂ© dans un invraisemblable numĂ©ro de claquettes ; c'Ă©tait parti pour un mois de fiesta dansante.

Au final, hors teuf, tout s'installa trĂšs vite : Luciole se mit Ă  bricoler des masques SteamPunk, pour partir faire les courses ; Martin prit en charge la bouffe et rĂ©quisitionna la bibliothĂšque pour y tĂ©lĂ©travailler ; moi, je pris le parti de ne rien foutre et d'ambiancer la baraque. L'air de rien, il nous a fallu faire un effort pour Ă©chapper Ă  la stupide reproduction de ce que nous faisions auparavant. D'oĂč une certaine forme de spĂ©cialisation des acteurs de ce huis clos forcĂ©. Il faut comprendre, Martin et moi, on ne donne pas dans le spontanĂ©. Sans blague, j'ignore tout de ses mensurations. C'est plutĂŽt deux besoins qui se reluquent de loin. Au dĂ©but de notre relation, j'Ă©tais dans la mĂ©lasse, il m'a honnĂȘtement aidĂ©e, ça crĂ©e de la confiance. Aujourd'hui, sa prĂ©sence m'apaise, mais Ă  l'Ă©poque, pas si lointaine, je cherchais plutĂŽt Ă  capter le rĂŽle dans lequel il me projetait ; aux instants privilĂ©giĂ©s, la plupart des mecs se jouent un film. La rĂ©alitĂ© m'a giflĂ©e, mais ce n'est pas le moment de vous en parler. Ça se rĂ©sume Ă  dire que Martin reste furieusement focalisĂ© sur mes turpitudes policiĂšres. Cela explique sa distance, mais aussi sa complaisance Ă  jouer, pour moi, l'infiltrĂ© auprĂšs des perdreaux. En tant que lĂ©giste, il fournit son expertise Ă  ces messieurs. Nous en parlons souvent. Il est mĂȘme, sur l'affaire actuelle, mon seul contact avec la marĂ©chaussĂ©e.

C'est ainsi que j'appris l'arrestation d'un vagabond. Une correspondance avait Ă©tĂ© trouvĂ©e entre une empreinte de chaussure, moulĂ©e Ă  mĂȘme la boue fatale, et un routard se disant en « transhumance printaniĂšre » pour Saint-Jacques-de-Compostelle. Comprenez, on n'est pas vraiment sur la route, mais pas trĂšs loin non plus. Il n'est pas rare de croiser des marcheurs, avec une coquille dans le dos. Population des plus hĂ©tĂ©rogĂšnes, un peu larguĂ©e pour s'ĂȘtre ainsi Ă©cartĂ©e du chemin. On y voit aussi des gens vraiment dans la dĂ©bine, qui dĂ©rivent plus ou moins en direction du lieu saint. L'oiseau s'Ă©tait fait malencontreusement ramasser en plein confinement. D'aprĂšs Martin, il bĂ©nĂ©ficierait de quelques dĂ©ficiences mentales et oscillerait entre bouffĂ©es dĂ©lirantes et retours chaotiques au rĂ©el. Le genre de type qui parvient, entre deux passages en HP, Ă  survivre dans une semi-clandestinitĂ©. Deux incarnations aussi : avec ou sans ses mĂ©dicaments... Dr Jekyll ou Mr. Hyde ? Martin ne rĂ©pondit pas. Il restait dubitatif sur la culpabilitĂ© du routard, c'Ă©tait aussi pour cela qu'il me remontait l'info, il voulait mon avis. Le tĂ©moignage du vagabond Ă©tait foutraque. AlertĂ© par des cris et des chants, il disait avoir dĂ©couvert « les Trois brigands » aux abords de la cabane oĂč il comptait initialement passer la nuit. Ils venaient de la mare. Aussi, aprĂšs leur dĂ©part, il Ă©tait parti voir et avait dĂ©couvert le corps du PĂšre NoĂ«l. De trouille, il avait prĂ©fĂ©rĂ© prendre la fuite.

Martin ne savait quoi en penser. Moi, je pris tout au premier degré : les Trois brigands auraient tué le PÚre Noël...

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publication : 23 avril 2020
L' Amicale De Bertine sur FaceBook : @ADBertine
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